petit portrait d'Eric Groleau

eg1Quand on est ensemble, évidemment on en rigole : nous sommes liés tous trois par l’enfance à un mouchoir de poche. Les parents de Dominique Pifarély avaient cette maison à “La Tourenne”, hameau près Blanzay, et c’est là qu’il travaille une bonne part de son temps, pour ma part j’étais en 6ème quand nous sommes arrivés à Civray, y suis resté jusqu’à la terminale, et Eric Groleau a eu, lui, toute son enfance à Chaunay ou auprès, s’est formé à l’École de musique de Civray, qu’a beaucoup fréquentée aussi mon propre frère. Seulement, il n’y avait aucune chance – âges, parcours – pour que nous nous rencontrions, même sur l’espace de ce canton de la Vienne enclavé entre Charente et Deux-Sèvres.

Et pourtant, oui, ça compte, et c’est Éric qui fédère ça le mieux : en sa présence je retrouve le parler poitevin, mais lui il est une vraie mine de cette culture populaire, adverbes par quoi la vieille société rurale jaugeait le monde en devenir.

C’est mystérieux, de savoir ce qui vous pousse, enfant, à choisir la batterie. Éric Groleau raconte qu’il était en train de répéter ses leçons de débutant, dans une des salles poussiéreuses (en général, “l’ancienne mairie” ou tel lieu municipal, voir La Mort de Brune de pierre Bergounioux, c’est à Brive mais c’est pareil) vouées à l’École de musique dirigée par Charles De Cock (qui fut mon prof de musique en fin de collège), quand Lolo Bellonzi entre, regarde le gamin de 9 ans, qui jamais n’avait entendu parler du monsieur, lui fait signe de continuer, puis de continuer encore. Quand Éric s’arrête, sans comprendre, Bellonzi lui dit qu’il a compris le rythme et que c’est bien, mais qu’ensuite il faut le garder : alors vas-y, mon gars, refais exactement ta mesure, et tu tiens 8 minutes… Le gamin s’exécute : – Je te prends comme élève.

Ce qu’il n’avait en rien demandé, le Groleau. Après, savoir comment ça se transmet. Ce qui passe par les cours, ce qui passe parce que le prof un jour vous demande au débotté de le remplacer, et ce qui passe aussi par les musiciens en visite, les rencontres, le détail du matériel qu’on installe. Ils ne sont pas très bavards, les batteurs. Puis c’est un vrai prof, le Lolo Bellonzi, un jour il signifie à Éric qu’il doit aller tenter sa chance tout seul, la tenter ailleurs. Ce sera Poitiers et la percussion classique, et puis très vite Paris, les petits clubs, l’école du jazz.

J’en sais très peu d’Éric à part ce qu’il nous dit par bribes. Sa complicité avec Pifarély est réciproque : l’autre soir, à Poitiers, une très vieille affiche avec lui, Éric, que je reconnaissais pas, intitulée Éric Groleau Quintet, et la mention Dominique Pifarély violon (et le nom aussi du copain Kassap). Le batteur a encore plus de travail que nous autres, quand on se retrouve : l’installation, les réglages, les balances micro par micro, ses cymbales (peu lui importe apparemment de jouée sur une batterie louée sur place, mais les cymbales il les apporte, faites à mon toucher, dit-il).

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Ce que je sais, c’est cette force très nette d’une frappe qui refuse les fioritures. C’est même là qu’ils forment un couple compliqué, Pifarély et lui. On essaye plusieurs prises, et puis la dernière, en bout de fatigue, va être la plus dépouillée, la plus simple, et là, on sait que ça marche. Dans ce cas-là, Éric on ne le lui dit pas en mots : quand il nous regarde avec ses yeux tout étonnés, on pige que pour lui aussi c’est une énigme.

On a répété un truc, on s’attend à ce que ça parte sur cela, et non, il est complètement dans un autre vide, vous mettez les mots sur un rythme tenu peut-être à à peine le bruit d’un souffle, et à peine on a arrêté, on le voit jouer à plein biceps : bizarre aussi, chez lui, cette sur-réserve du corps, comme s’il fallait un moteur de camion pour assurer derrière la voiture de course. Vous voulez voir ?

Eric Groleau, rehearsal, Avignon, mai 2007, 1’30

Et sans doute qu’il faut ça, les tournées, les croisements, la durée, pour qu’un “trio” comme celui que viennent d’enregistrer Éric et Dominique avec Julien Padovani soit possible : batterie et violon parfois indissociables.

Il est comme les autres musiciens que croise Pifarély : on joue, et on s’en va, les expériences se croisent, on peut retrouver Éric Groleau dans plusieurs duos ou formations 1 2 3 4 5 et suivre MySpace…

Quand j’ai travaillé sur mon Led Zeppelin, la figure centrale c’était Bonham. Alors, ces trois ans, j’écoute toujours beaucoup ce que joue Éric, la vibration même d’une peau de grosse caisse, la façon dont il tient sa caisse claire à main gauche. La façon où, contrairement à nous, il semble capcable de mener une vie ordinaire, parler ou plaisanter, jusqu’au moment où il entre en scène, même si, contrairement à nous aussi, ce ne sera pas forcément le même Éric, cheveux préparés et débardeur pour le jeu. Alors plusieurs fois, des aphorismes que Lolo Bellonzi enseignait à Éric ont passé dans la bouche de Bonham, qui lui n’a pas eu de prof de batterie :

“Quant tu frappes, imagine que tu as une goutte d’eau au bout du doigt, et tu veux t’en débarrasser.”

“Quand tu frappes, imagine toujours que tu attaques la peau par en dessous.”

Éric Groleau, ce mois de septembre, s’est fait voler chez lui son ordinateur, le goujat a même embarqué le disque dur des sauvegardes, avec les photos des enfants et tout ce qu’on garde dans un ordi : il y en avait d’autres, des aphorismes de Bellonzi ?

FB

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