Anabasis (Archipels, 2002)

anabaseEn 2002, après les spectacles dont Gilles Zæpffel m’a convié à être le co-narrateur, en quelque sorte, il s’agit d’inverser la proposition : je décide de monter un projet pour lequel je choisirai moi-même des textes, invitant à me rejoindre quelques compagnons de routes musicales, et 2 comédiens ainsi qu’un chœur de chambre. Projet pharaonique, évidemment, qui n’aura que 4 occasions d’être donné sur scène, et pas d’enregistrement (je tente d’en récupérer un, public, de qualité très moyenne, pour au moins en mettre quelques extraits en ligne…). Mais ce fut sans doute un travail de fond assez utile, puisqu’il s’est poursuivi sous différentes formes, au fil des années qui ont suivi. Avec Violaine Schwartz, notre travail sur Ghérasim Luca a suivi très rapidement. Je retrouve Pierre Baux dans “Après la révolution” et dans différents duos. Les deux, ensembles, me retournent la proposition pour “Le passage des heures” de Fernando Pessoa, créé en 2004 aux Subsistances à Lyon. Et d’autres collaborations transversales verront le jour : duo Thierry Balasse/Eric Groleau, duo Vincent Courtois/Pierre Baux, trio d’Eric Groleau… Tout ça a également jeté les bases des expériences futures avec François Bon. Je reproduis ici le texte de présentation, sorte de carnet de route auquel j’essaierai de me tenir dans les travaux qui ont suivi.

Anabasis, pour choeur, 6 musiciens et 2 récitants
textes de Paul Celan, Fernando Pessoa et Jean-Luc Nancy
traductions de André du Bouchet
musique de Dominique Pifarély
Production : Archipels – Cie Dominique Pifarély. Co-production : l’Allan (scène nationale de Montbéliard), Festival Jazz d’Or et Pôle Sud – Théâtre de Strasbourg (Commande d’Etat).
anabasis : marche, expédition.

[ana]  vers le haut, en arrière, de nouveau.

“L’anabase, c’est la remontée de la mer vers les terres (…) et
la sortie d’exil. Cette montée est aussi un retour, qui
paradoxalement s’effectue dans l’avenir.”

Martine Broda, “Dans la main de personne, essai sur Paul Celan”

Distribution
Choeur : Contraste (ensemble vocal de Franche-Comté), dir. Brigitte Rose
Récitants : Violaine Schwartz, Pierre Baux
Musiciens :

Dominique Pifarély, violon
Vincent Courtois, violoncelle
François Corneloup, saxophone baryton
Michel Godard, tuba
François Couturier, piano
Eric Groleau, batterie

Son, traitement sonore : Thierry Balasse
Lumière : Jean Grison

Ici, à partir donc du “commode”, mais à la clarté aussi bien de l’utopie, j’entreprends — maintenant — une exploration topologique. Je recherche le pays d’où Reinhold Lenz et Karl Emil Franzos, ici rencontré chemin faisant, et près de Georg Büchner, ont eu départ. Je recherche également, puisque, à nouveau, j’en suis au début, le lieu de ma provenance. Je les recherche d’un doigt mal assuré, parce qu’anxieux, sur la carte — carte d’enfant, à dire vrai, la seule que je possède.
De ces lieux, aucun ne se laisse situer, ils paraissent absents, mais je sais où, à cette heure, ils doivent surgir enfin, et… je découvre quelque chose.

Je découvre quelque chose qui me décharge, pour une part, de m’être en votre présence enfoncé dans cet impossible chemin de l’Impossible. Je découvre ce qui lie, et finalement amène le poème à la rencontre. Je découvre quelque chose — à l’instar de la parole — immatériel, mais terrestre, de ce sol, chose ayant forme de cercle, et qui, passant de pôle à pôle, fait sur soi retour et intersecte — posément — toutes tropes : je découvre… un Méridien.

Le méridien, par Paul Celan, trad. André du Bouchet (éd. Fata Morgana)

[oratorio]

Insensiblement, en réunissant diverses expériences texte/musique, je me suis rapproché de cet “espèce d’opéra spirituel, ou tissu de dialogues, de récits, de duos, de trios, de ritournelles, de grands chœurs” (Sébastien de Brossard, 1703), ou encore : musique improvisée par l’assemblée réunie autour du prédicateur et dirigée par lui, empruntant souvent des mélodies connues plaquées sur des textes de circonstance”, présentant, “une certaine analogie entre les débuts de l’oratorio et le spiritual  des Noirs d’Amérique” (Encyclopædia Universalis). Ainsi le travail du musicien-improvisateur, l’ancrage culturel du violoniste semblaient se rejoindre dans une  même nécessité, un même déplacement des pratiques : de l’écrit à l’improvisé, du texte au geste musical, du son au mouvement du sens.
C’est de cette nécessité que surgit l’idée d'”Anabasis”. Double nécessité, formelle et sensible, en ce qu’elle adjoint à une direction de travail un questionnement qui porte sur l’exil, le sujet et la communauté. Le déplacement, la fuite, la quête, mais aussi l’exil de soi et le retour vers soi et vers l’autre.

[livret]

Le déplacement donc, le multiple et le Un, la question de la langue (autour de quoi s’organise l’Entretien dans la montagne, texte qui introduit Anabasis) parcourent les poèmes de Paul Celan et de Fernando Pessoa que j’ai réunis, et dans lesquels le rythme et la syncope, comme le caractère fragmentaire de la phrase sont – au-delà du sens – les éléments proprement musicaux sur lesquels j’ai fondé mon travail. Ces poèmes seront chantés dans leur langue d’origine et dits dans leur traduction française.
J’ai également voulu introduire dans ce tissu de textes la langue philosophique dans ce qu’elle a d’absolument poétique, avec des fragments empruntés au philosophe Jean-Luc Nancy.
Cet assemblage prend le pari d’une construction non-narrative, dans laquelle la réitération, la césure, le mélange des langues permettent une écoute mobile, une sorte d'”attention flottante” entre la parole, le chant et le geste instrumental.

[musique]

Les textes sont dits par les deux comédiens, la “dramatisation” traditionnelle du livret faisant ici place à un travail particulier sur le rythme et la répétition, en contrepoint des parties instrumentales écrites ou improvisées. Chantés par le chœur, ils sont soumis au discours improvisé des instrumentistes-solistes, qui apparaissent sans cesse en “ombre double”.
L’écriture musicale tente ainsi de cerner une géographie à la fois précise (l’écriture du chœur, certaines parties instrumentales) et mouvante, indéterminée (les textes retravaillés, quasi improvisando, par les comédiens, l’improvisation musicale).

Son : Violaine Schwartz et François Corneloup sur un (très bref) fragment de Pessoa…

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