instants prolongés, retour à Montbéliard

formes d’une guerre, 1er volet, 16 et 17 décembre, Ars Numerica, Montbéliard.

En 2002, je vais à Montbéliard répéter et créer Anabasis, première fois qu’on me donne l’occasion d’expérimenter une forme un peu large, combinant voix parlée, chantée, texte, composition et improvisation. Didier Levallet, contrebassiste, compositeur, propulseur d’orchestres, d’ateliers divers, “transmetteur” de parole, de sons, de désir, militant inlassable et fédérateur d’énergies, vient de relever ce qui s’avérera rapidement être un vrai défi, prendre la direction de la scène nationale de Montbéliard, en lui imprimant une coloration plus musicale, et résolument vers le jazz et les musiques improvisées. Plus tard, en 2003, nous reconstituerons le trio Levallet/Marais/Pifarély, pour une série de concerts et d’interventions en Franche-Comté, et l’enregistrement d’un disque. J’y retournerai ponctuellement, avec François Corneloup ou David Chevallier.

L’autre soir, pas mal de monde dans les petits salons de la scène nationale pour un concert-causerie sur Chopin, peu, en comparaison, pour l’Orchestre National de Jazz au théâtre. Beaucoup, énormément, dans les rues redessinées par le marché de Noël. Que restera-t-il de tout ça dans quelques années ?

Où le vent souffle : les boutiques de fringue dans les petites rues du centre sont les mêmes, les mêmes partout, la ville est une marque, comme on dit je m’habille dans telle marque. Le vent. Il souffle plein long des rues, écarte les maisons, souffle aux carrefours, enchaîne les arbres au ciel et la pluie aux trottoirs. (“formes d’une guerre”, François Bon)

Montbéliard comme archétype de la ville qui s’annonce, centre-ville ancien cerné de banlieues étranges articulées (désarticulées ?) d’instrustries déclinantes ?

Les rues traversent toujours l’usine, et sur les vues aériennes on ne rentre pas dans les ateliers vides. Où le vent souffle. Sur les zones de périphérie, aux grands supermarchés de la vie normalisée, de la vie au rabais. (“formes d’une guerre”, François Bon)

Dans cette configuration singulière, l’action de Didier Levallet fut, dans les débuts, une gageure. Redresser les finances, ré-organiser une équipe autour d’un projet de musique là où le public ne circulait que peu, avec à proximité des lieux plus repérés mais à l’orientation différente (comme le Granit à Belfort), ça n’allait pas de soi. Après bientôt 10 ans, Didier a œuvré pour l’entrée d’un outil supplémentaire dans le giron de la scène nationale : Ars Numerica, lieu de création autour des technologies numériques. C’est là qu’il nous accueille une nouvelle fois, une dernière fois, puisqu’il quittera ces fonctions après le spectacle que nous y créons.

Ars Numerica, c’est une boîte noire, mais une boîte noire luxueuse, dans laquelle chacun de nous travaille au milieu des autres et avec les autres dans une désorganisation très fluide, dans une circulation qui invente à chaque instant sa propre logique. Après chaque fragment répété, observer François Bon réécrire, modifier sans cesse ce qu’il vient de lire, aller-retour constant entre la langue et sa confrontation à l’oralité, la musique, l’image. Suivre Philippe de Jonckheere, plongeant littéralement dans ses images stockées, saisissant soudain l’appareil et prenant une rafale de clichés pour mieux retourner naviguer  vigoureusement dans son code html, Christophe Hauser, toujours à l’écoute de la musique et la mettant en scène, et Sébastien Michaud, dont le calme et la concentration préfigurent le dépouillement et l’exactitude des lumières.

Voir aussi, sur tierslivre.net, ici et , et chez desordre.net, ici.

vive la vie

Reçu aujourd’hui une invitation à une conférence organisée par la Sacem, à l’intitulé ahurissant : “Pourquoi la scène ne sauvera pas la création musicale”.

Programme : Le spectacle vivant est fréquemment présenté comme l’antidote à la dépression du marché de la musique enregistrée. Quel est le point de vue des auteurs, compositeurs et éditeurs sur les revenus provenant de la scène ? Peut-on construire sa carrière dans la pérennité grâce au seul spectacle vivant ? Face à la concentration des publics et des revenus sur les concerts « événements », quelle place pour les artistes et créateurs en développement ?

Bon, ça va pas être long, mais tentons quand même de remettre 2-3 trucs en place.

1. Le spectacle vivant comme antidote à la dépression du marché de la musique enregistrée, ça veut dire que d’abord, il y a le marché (de la musique enregistrée, mais peu importe, à ce stade). Il est en dépression, ce marché. Donc, certains se disent, essayons — soyons audacieux, youpie — la musique devant les gens. Dingue, non ?

2. Ce truc, la scène, génèrerait des revenus. (Amusant, en passant, cette idée de revenus, on dit parfois retour sur investissement. Il faudrait donc que ça revienne, au lieu d’aller — aller voir, aller de l’avant, aller plus loin). Qu’en pensons-nous, donc ? De la pratique de la scène, de la possibilité d’une transmission, d’un partage, d’une présentation au public ? Mais non, des revenus. Une déclaration ?

3. La pérennité d’une carrière. Pérennité. Carrière. Non, je répète, parce que j’essaie de me faire une idée. Pourtant, j’y pense tous les jours, en faisant des gammes, en composant, en répétant, en rêvant, en tentant d’imaginer. En lisant. En écoutant, en regardant. J’vous jure.

4. Bon, la dernière phrase, j’avoue, je ne suis pas sûr de bien comprendre. Puisqu’il y a plein de monde aux concerts de Johnny, ça devrait me faire réfléchir ? Et puis, en développement, c’est qu’il y a un temps pour grandir, puis un autre pour, quoi, prospérer, engranger ?

En bref, mais vous le savez bien, pour eux, la création musicale, c’est avant tout ( j’adore cette expression) la création de richesse(s) pour l’industrie, de trucs jetables ou, mieux, recyclables, qu’on peut vous vendre facilement en épicerie ou grande surface, et ne croyez surtout pas qu’on va échapper à la récession avec ce vieux truc de la musique vivante. D’autant que la multiplication des petites audiences, avec de vrais risques, assumés et partagés par public et artistes, c’est impossible à canaliser.

Alors justement, nous, on continue. A penser que la musique, ça se partage en vrai devant les gens. Même si ça devient difficile. Pas d’autre choix, c’est ça qui nous anime, c’est ça qui nous tient debout, on a envie de se lever et de marcher vers la Vie, m’écrivait gentiment Anita après un concert. Pourtant, de la musique enregistrée, on en fait, hors marché et sans dépression.

Donc, venez au concert, venez à nos petits concerts, qui sont de grands concerts.