malaise, suivi de coma profond –

… dans la culture . Si l’art est devenu un gros mot, je vais finir par sortir mon revolver à chaque occurrence du mot culture, que la s©ensure a fini de ruiner.

 

Le ministre de la Culture vient de signer un protocole d’accord avec le MEDEF. Si.
Entre autre :
« (…) – Etablir un diagnostic partagé sur la situation de l’économie de la culture en France, avec pour objectif d’en éclairer les enjeux en termes de compétitivité et d’attractivité
– Analyser en quoi la culture peut constituer un moteur de la croissance, créateur de valeur ajoutée et d’emplois (…) »
Merde alors. “Diagnostic partagé”. Si je partage un truc avec le ministère, genre ce qui m’a été demandé il y a quelques jours, il faudra donc que ce soit partagé avec les patrons, soumis à leur avis ? Je n’ai pas donné suite, pas plus que de réponses ici, tellement c’est dérisoire, dans la forme comme dans le fond.
– combien d’albums de “jazz ou musique improvisée” aurez-vous sorti cette année ?
– parmi ceux-ci, combien en aurez-vous produit (comprendre “pas en licence”) ?
– pour ceux-ci encore, pouvez-vous (à la louche) donner un budget moyen de production par album (hors fabrication et promo), et estimer la part moyenne d’aides diverses (sociétés civiles, mécènes,..) ?
– à combien estimez-vous votre nombre de ventes physiques par album sorti dans l’année de sa sortie ? (tous canaux de distribution physique compris)
– à combien estimez-vous votre nombre de téléchargements légaux complets par album sorti dans l’année de sa sortie ?

“Un moteur de la croissance, créateur de valeur ajoutée et d’emplois”. Voilà, voilà.

Comprendre pourquoi je me sens devenu totalement étranger à ce mot, la culture. Parce que, d’accord, il s’agit là de Frédéric Mitterrand (le plus à droite des ministres de la Culture de l’histoire, rappelons), du Medef (le Medef , merde !), mais la campagne des primaires à gauche a bien révélé la pauvreté de la réflexion en la matière, ce que les prochains mois (ah, disparaître jusqu’à l’été, au moins) ne manquerons pas de confirmer vigoureusement.
En attendant, nombreux ceux qui adoptent sans sourciller la novlangue qui aliène les peuples et asservit les rêves. Tel association (loi de 1901), faisant de la production d’artistes, annonce sa “mutation structurelle”, entendez sa décision, “avec l’appui de ses partenaires publics, de faire l’expérience d’une nouvelle forme de gouvernance”. Voici la fameuse filière musicale, gage de respectabilité, de réalisme, de pragmatisme. Ca doit les aider à appréhender la chose.
A part ça, que répondre ces jours-ci, à Rome (venu répéter quelques jours, à l’opposé de la Villa Médicis…), aux amis italiens, toujours curieux de Paris, et d’un — hypothétique — vis-à-vis artistique ? Hors les fiers gloussements, devenus pathétiques, des coqs culturels français et des snobs happy few de tous horizons,  les échanges mondialisés (on a pas attendu internet, demandez à Mozart) entres artistes et autres militants engagés ont toujours fait une place particulière aux expériences françaises. En 2003, pendant le “mouvement des intermittents”, on me disait, d’Italie justement, ne cédez pas, nous sommes loin d’avoir ça, ça reste donc un exemple. Comment leur répondre sur la possibilité d’être accueilli dans nos belles institutions ? Sur la reconnaissance, ou la considération pour les artistes et leur travail ?
Simplement leur dire que leur situation, désastreuse sur tous les plans, est apparemment devenue un objectif pour nos bons financiers et décideurs (voir plus haut, Etat et Medef). Nous avons donc probablement à apprendre d’eux, question survie et débrouille.

 

Malaise, toujours, quand on essaie benoîtement, ou naïvement, de prouver que la culture ne fait pas que coûter de l’argent, qu’elle en “génère” également. Faux argument, évidemment :
  1. L’art n’est pas fait pour ça, on s’en fout. La recherche non plus, par exemple, et c’est bien par là que les attaques sont menées, et donc :
  2. Toutes les institutions, tous les artistes, tous les spectacles ou œuvres d’art n’étant pas dans ce cas, qu’adviendra-t-il de tout ce qui n’entraine pas de retour sur investissement, public ou privé ?
Alors, encore une fois une citation de Jacques Dupin, dont les balises, pour clignotantes ou erratiques qu’elles soient, nous ramènent toujours sur les pierres du chemin :

La poésie telle qu’elle est reçue, ou plutôt éconduite, égarée, perdue de vue, me suffit et me comble. Elle n’est pas, et refuse d’être, un genre littéraire, un produit culturel, une marchandise éditoriale. Elle est, par bonheur, déficitaire dans les calculs de marketing. Elle est irrécupérable par l’ordinateur de la diffusion et la herse médiatique. Elle n’a pas de rayonnement au sens où vous l’entendez car elle a renoncé, depuis le premier jour, à l’éclat public, pour l’irradiation dans le corps obscur, la déflagration invisible et les transmutations souterraines. Elle est écriture vivante, écorchée – ou non-écriture en activité dans le sous-sol de la langue – ou projection du désir et des mots de chaque jour dans le balbutiement du futur. Donc absente, donc absente du marché […]

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