ce qui nous engage, en une semaine particulière

Après la révolution (10 mars, Saint-Quentin-en-Yvelines) :

C’est une sensation décidément différente, toujours bien présente : ce qu’il y a à donner avec la musique, ces mots dont on a donné des extraits ici-même, confèrent une responsabilité particulière. Ce poids, cette épaisseur nouvelle, est-ce qu’on les entend ? Ou plutôt, est-ce que ça change, non pas mon jeu, mais l’intention musicale, l’expression, le poids que je donne à chaque note ? J’improvise de la même manière que d’habitude, la manière que j’espère être la mienne, mais est-ce que “j’intentionne” mes sons différemment ? C’est un mot que les musiciens utilisent dans le travail, donner de l’intention à la phrase, ou jouer sans intention au contraire. J’improvise. Je suis concentré sur mon discours, j’écoute le discours des autres, je cherche à mêler ma voix à celle des autres, avec ou contre, ou à côté. Quand dans ces autres discours il y a de la signification, du sens explicite, de la langue au moins, concrète ou pas, qu’est-ce que ça change qui va changer l’attaque des sons, leurs durées, leurs intensités, leurs agencements particuliers, leur hauteur ? Et comment choisit-on ? Est-ce qu’on choisit ? Faire entendre certains mots, faire en sorte qu’ils claquent, ou lutter au corps à corps avec certains autres, non pour en dénaturer le sens, mais pour mieux l’embrasser, l’enserrer dans la sensation ?photo-3-1

A la rencontre suivant le concert, Charles Pennequin : “j’ai écris ce texte, nous arrivons après la révolution […] et nous n’avons plus rien dans le ventre, plus rien à dire, après les émeutes de Clichy-sous-bois, pour mettre des mots sur cette révolte qui n’en avait pas…”. Mettre des sons là-dessus, et réaffirmer l’importance de ces sons, non pas des assemblages sonores gratuits, mais bien un discours musical affirmé.

Une musique engagée, je ne sais pas. Mais une musique qui nous engage, oui, fermement.

Dédales (13, 14, 15 mars, Cergy-Pontoise, Paris) :

Comment on avance : se retrouver, après 2 ans d’interruption, et ne pas avoir à remonter les morceaux, mais occuper tout le temps imparti — court, évidemment — à suivre encore les coutures, les lignes de chacun, les renforcer ou en modifier le tracé, retourner le tissu, réajuster, retravailler le drapé d’improvisation.

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Comment on avance : Pascal Gachet (trompette) qui intègre l’orchestre et pose les bonnes questions, comment on joue ceci, et propose, si pas plutôt ça car un son différent…

Comment on avance : Christiane Bopp, sur un chemin personnel en pleine euphorie, qui aiguillonne tout le monde en plein concert.

Comment François Corneloup et Vincent Boisseau, toujours plus attentifs aux détails.

Comment Julien Padovani — en allers-retours entre répèts, concerts et maternité… — en remet de concentration et de détermination.

Comment on avance : présence souveraine d’Hélène Labarrière. Présence de Guillaume Roy, toute de profondeur tranquille. Et engagement immanquable d’Eric Groleau, remettant encore et toujours en jeu timbres, nuances et énergie.

Comment on avance : tout ça possible, tranquillement, par l’énergie intense autant que discrète de Virginie Crouail, qui réinvente chaque jour son métier…

Comment on avance : avancer, chacun, dans ce temps intermédiaire, en faire ce temps continu et strié à la fois, et réussir à faire de tout ça un moment commun.

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Merci à Jacques Pornon (théâtre de St Quentin en Yvelines) pour la confiance renouvelée, à Jean-Joël Le Chapelain (l’Apostrophe de Cergy-Pontoise), pour l’accueil et la mise à disposition de l’outil et de l’équipe technique — en ces temps où ce qui manque, ce sont les lieux et les moyens, cette ouverture d’un théâtre comme lieu et temps de travail est fondamentale, loin des discours convenus.

2 thoughts on “ce qui nous engage, en une semaine particulière

  1. C’est passionnant pour moi, ce blog parce qu’il est à la fois très factuel (on joue ici, on joue ça, on joue avec, on prend le train) et en même temps c’est aussi un commentaire intérieur, un monologue à voix haute, une chronique nourrie de débats et de questions qui font écho aux miennes – enfin, les modestes questions d’un musicien-intervenant.
    Et tes remarques me permettent de prendre du recul, de replacer ma propre pratique dans une cartographie plus large; et faire que mon métier ne se limite pas à trimballer des instruments et des cd d’un endroit à l’autre.

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