Rare de pouvoir faire que s’enchevêtrent, s’embrassent, se confrontent ces deux paroles, celle de l’auteur et celle du musicien, dans une relation libre, qui permette le discours de chacun sans renoncer à rien de sa propre autonomie. Pour le musicien, toujours cette équation : comment redire ce qu’il fabrique quotidiennement, de sons, de rythmes, de phrases, en se glissant tout de même dans le sujet du jour ? C’est évidemment le projet de l’improvisateur, non pas seulement improviser, mais s’improviser au milieu des autres.
Avec celui qui lit, qui dit, la chose se complique. Toujours, pour le musicien, cette incroyable puissance du sens, qui bouscule littéralement la conduite du discours musical, pour peu que celui-ci se pose comme tel : non pas accompagnement, illustration, mais bien discours articulé, organisé, proposant sa propre temporalité. Avec François Bon, pour moi, c’était vraiment le pari de la rencontre, si elle devait avoir lieu, ce devait être sur nos singularités. D’où, la 1ère fois, plus d’une heure et demi passée sur Rabelais, se renvoyer les sons – richesse, complexité, mais immédiateté aussi de la musique de Rabelais. La rencontre : dire ce qu’on est, ne pas mentir, et écouter en même temps, deviner à chaque seconde ce qui nourrit ou ce qui empêche, changer de pas, mais avancer toujours. Puis, plus tard, sur les propres textes de François – l’expérience Tumulte sur une année – un bousculement plus vif encore : plus simple de déstabiliser Baudelaire ou d’Aubigné que celui, tout proche, qui parle de sa propre voix ? Le projet « Peur », écrit en allers-retours (le 1er thème, écrit, suit la prosodie d’un de ses textes), nous fit avancer encore (enregistrement disponible ici).
Puis avec « Formes d’une guerre » (2010), c’est une autre dimension que nous explorons, avec l’utilisation pour moi du traitement électronique en temps réel, et l’irruption des images de Philippe de Jonckheere.
« Une traversée de Buffalo » nous ramène à une forme plus simple, mais dans laquelle nous conservons la présence de l’image.
Mais toutes ces expériences n’ont font qu’une, se reprennent sans cesse, évoluent, et chaque performance est un sujet en soi : ce duo est un chemin.

D’autres rencontres avec les mots :
Avec Violaine Schwartz ou Pierre Baux, ce 1er contact aux Amandiers à Nanterre, les écouter swinger incroyablement sur un texte d’Olivier Cadiot, et me demander ce que j’entendais, un texte dit ou une pièce contemporaine (j’apprendrai plus tard leur profonde fréquentation d’Arperghis). Pour tous, auteur ou interprètes, une formidable capacité à s’improviser disant, à parler, discuter avec la musique. D’où, avec Violaine, ces jeux d’ombres et de suspens sur le chemin de Ghérasim Luca, un immense respect du texte en même temps qu’une appropriation singulière, dans un dialogue constant avec ce que la musique propose. Si Luca lui-même donnait ses poèmes en récital, voici l’exact parallèle avec la musique. Ou avec Pierre, aller vers du narratif (Melville, pas facile encore de tenir sa route à côté d’une telle puissance), ou prendre les mots d’un auteur d’aujourd’hui (Pennequin), avec toujours cette cohabitation forte qui tente de construire une autre perception du monde. Acteur, chanteur, je ne sais plus très bien, parfois, la position qu’il prend. Simplement faire advenir quelque chose dans l’espace entre nos discours : un vertige.
Avec Claude Favre, la rencontre d’une écriture et d’une voix, serrées dans un même personnage, concentrées à l’extrême.
Rare, donc, et pour moi précieuse par dessus tout, cette capacité qu’ils ont, chacun à leur manière, d’accueillir nos assemblages de sons, et de permettre « la circulation aléatoire entre ces différents niveaux comme une circulation « catastrophique », au sens où cette circulation implique des passages (katastophê « bouleversement », strophê « évolution ») d’un mode d’apparition du sens à un autre, du plus flou au plus net » (Lia Kurts-Wöste).
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