vie de musicien : le père Nortier (René)

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Il avait été chef de l’harmonie municipale de Caen, et avait pris sa retraite à Civray, je crois qu’il habitait Lizant, en tout cas il  venait avec une 4 CV Renault marron qu’il garait juste devant. Vague souvenir qu’il y avait aussi une madame Nortier, qui faisait son ravitaillement et puis attendait la fin du cours de son mari avec son tricot, dans la 4CV en principe, ou carrément dans la pièce avec nous s’il faisait froid dehors.

Il avait loué une pièce en longueur, à l’arrière de la boucherie Trouvé, sur la grand-place. Donc quelques mètres à peine de notre garage. On prenait le couloir le long de la boucherie, qui tombait dans la cour appartenant encore à la boucherie. Il y avait une porte de bois jaune. À droite, côté porte vitrée donnant sur la cour, un piano droit. Au milieu, deux pupitres, des chaises, un accordéon dans son étui.

Sur la feuille imprimée qui lui servait de publicité et d’affiche, la liste des instruments enseignés : le violon, la mandoline, la contrebasse, la guitare, l’accordéon, le piano. À cette époque-là (1964 -1966), avant l’arrivée de Charles de Cock, je ne crois pas que l’école municipale de musique était ce qu’elle est devenue par la suite.

Donc mes parents m’ont inscrit chez le père Nortier, et c’est lui qui a proposé le violoncelle, je crois tout simplement parce qu’il en avait un à vendre, un violoncelle demi-taille, puisque j’avais onze ans. Dans la mesure où à la maison nous avions trois disques 33 tours (Dario Moreno, la Symphonie héroïque de Berlioz et un comique), j’ai probablement découvert le mot violoncelle en même temps que l’instrument.

Le premier souvenir associé à la pièce c’est cette odeur de tabac froid, puisqu’il fumait la gitane maïs à la mode de ceux de ce temps-là (mon grand-père faisait pareil), la laissant s’éteindre, la gardant à la lèvre, la rallumant une heure plus tard.

On faisait des gammes, bien sûr: j’aime les gammes, je les comprends. Même maintenant, lors des lectures ensemble, j’aime bien écouter Dominique jouer lentement ses gammes – Pifarély ne commence pas par des gammes, on dirait plutôt que lorsqu’il en arrive à jouer des gammes c’est le dernier moment qui approche avant la scène.  Je dois toujours avoir dans un vieux carton la « méthode Feuillard » dont on se servait. Ce qui est bizarre pour moi, à distance, c’est que je n’ai jamais eu l’impression de « faire » de la musique. Je jouais ce qui était écrit, mais jamais l’impression que j’aie pu entendre ce à quoi ça devait ressembler, ou bien que j’aie pu m’imaginer la musique possible avec ces notes. Troisième position, quatrième, et même la seconde. Jamais été jusqu’à pouvoir commencer un premier Bach, sauf l’extrait de cantate qui figurait dans Feuillard, du coup c’est seulement à 21 ans, bien plus tard, que j’ai entendu Bach pour la première fois.

Je me souviens qu’il avait souhaité que je marque la mesure du pied quand je jouais : alors, et parce qu’il faisait ça lui aussi dans ses démonstrations, je tapais avec le pied comme John Lee Hooker, donc il m’avait dit que c’était bien, mais que ça devait être plus discret.

Je le vois arriver avec son propre violoncelle : immense taille par rapport au mien, mais la même housse de toile marron, et qui ne devait pas être facile à extraire de la 4 CV. Il le déballait très lentement. En fait, tout était marron : la 4CV, la couleur des murs, les taches de tabac de la gitane maïs, la housse du violoncelle et l’instrument lui-même, la colophane qu’on frottait sur l’archet (tout commençait toujours par la colophane). Du coup, autre souvenir : chaque fois qu’il allait commencer un coup d’archet pour me montrer, même le plus simple, j’entends encore son bruit de respiration, aspirer et retenir le souffle, regarder au lointain, et l’immense bruit de caverne qui sortait de son violoncelle.

J’aimais bien les moments où on jouait en duo : son grand violoncelle qui faisait tout un orchestre, et les notes du mien qui faisaient semblant de ressembler à quelque chose. L’impression d’une grande machine qui avance, avec son pied qui battait la mesure, et la gitane maïs qui se redressait un peu chaque fois qu’il aspirait sur le premier temps de la mesure. Ça, pour moi, ce grand bruit qui avance, c’était la musique.

Est-ce que ça aurait changé si sa recommandation à mes parents m’avait aiguillé sur le violon ? Je n’aurais sans doute pas appris bien plus, mais après, aux temps du folk, j’aurais peut-être pu rebondir ? Ce qui m’étonne aujourd’hui, maintenant que je vous connais un peu, vous qui jouez, c’est comment la musiques est intérieure : on s’imagine ce qu’on va jouer et on le joue, alors que je n’ai jamais été mené vers cet endroit-là, n’en ai même pas supposé l’existence.

Est-ce qu’il aurait pu en être autrement, dans ce contexte ? Ça a dû correspondre aux deux années scolaires de cinquième et de quatrième. Est-ce que c’était déjà trop tard ? Le père Nortier, toujours dans le souvenir assez vague, et qui doit simplifier, était un petit bonhomme râblé (son manteau aussi était marron), mais qui gardait des cheveux un peu longs, coiffés en arrière, c’était son signe artiste – et qu’il avait été le chef de l’harmonie municipale de Caen.

Nous étions, mon frère et moi (un seul instrument pour les deux), ses seuls élèves au violoncelle. Il en avait un peu plus pour la guitare classique. Un trou dans le plancher pour le violoncelle de tous les élèves, le petit cale-pied réglable pour la guitare.

À ce moment de l’écriture, me revient aussi le bruit de son poêle à gaz, l’hiver : le chuintement du gaz, et l’odeur du gaz qui s’ajoute maintenant à celle du tabac froid et de l’odeur particulière de l’instrument dans sa housse, avec la colophane. On entendait les voix et les clients de la boucherie qui lui sous-louait la pièce, une porte de verre condamnée nous en séparait.

Le père Nortier, René Nortier, est tombé malade. Madame Nortier nous donnait des nouvelles. Parfois trois semaines sans cours, et on reprenait le même exercice. Et puis deux mois, quatre mois sans cours.

C’était 1965. Les plus âgés, ou bien les plus risqués parmi ceux du collège et du lycée, écoutaient Eddie Cochran, Jerry lee Lewis, Little Richard et Gene Vincent. Quand je faisais les vingt mètres qui séparaient le garage de la boucherie, je portais négligemment le violoncelle demi-taille comme si c’était une guitare, et que j’apprenais la guitare comme les autres (d’ailleurs c’est cette année-là, en troisième, que j’aurais cette première guitare achetée 130 francs chez le coiffeur Barré, qui en tenait commerce, et que je remplaçais Feuillard par ce livre magique avec les accords figurés par les petits ronds bleus et rouge où poser les doigts sur le manche).

En troisième, j’avais un électrophone : on écoutait les Equals, on découvrait les Beatles, et puis vite tout le reste. Les quarante-cinq tours des Rolling Stones arrivaient chez le marchand de machines à laver et de postes de télévision, Chauveau, juste dans l’angle de la même place. La révolution c’était le transistor : on écoutait la nuit, l’oreille posée directement sur le petit poste, les musiques qui nous arrivaient.

J’ai racheté un violoncelle en 1976, que j’ai gardé jusqu’en 1988 : j’ai toujours en tête ce son de caverne, lorsqu’il lançait l’archet après avoir inspiré d’un coup sec, la gitane maïs penchée sur le coin gauche des lèvres, et les cheveux blancs repoussés en arrière façon artiste. En général, au bout du morceau, répétant une phrase que j’ai dû entendre de lui dizaines ou centaines de fois: “C’est un instrument de force, le violoncelle.” C’était son adage, sa philosophie. Et c’est le seul bagage que j’ai eu pour la suite..

Parfois, on aurait voulu que sa vie soit différente.

Photo : Civray, place Leclerc, 1964, le garage (vert) et la boucherie (rouge), le chemin qu’il fallait assumer avec la honte d’apprendre le violoncelle quand tous les copains se mettraient à la guitare.

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ruine

pc270006

pluie
non, brume, bruine
puis
petites blessures
sols, sales
murs, lisses
soleil sur
matin fuyant
puis
soir
désolé
muré dans
ruine
de l’âme
silence

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divan orchestra : bien plus loin que les frontières qu’ils nous tracent

Einen Stiefelvoll Hirn / in den Regen gestellt : / es wird ein Gehn sein, / ein grosses, / weit über die Grenzen, / die sie uns ziehn.
Une bottée de cerveau / placée sous la pluie : / il y aura une marche, longue, / bien plus loin que les frontières / qu’ils nous tracent.
Paul Celan, Enclos du temps (trad. Martine Broda).
Après la lecture de Gaza, sans fiction : Il a hurlé le nom de ses filles. “Qu’est ce qu’on a fait ? J’espère que ce sera la fin. Si cela satisfait Livni et Barak et vos leaders, j’espère que mes enfants seront les derniers.” Pas de mots, évidemment, plus de mots, tout a déjà été dit.
“je ne vous en dirai rien
je ne vous en dirai rien
tout a déjà été dit
montré vu compris
que reste-t-il à dire
à vous   pourquoi
et pourquoi vous le dire
en quoi cela peut-il vous aider
et avez-vous besoin d’aide
ai-je moi-même besoin d’aide
les mots que vous me demandez n’ont de goût
de sens    un peu que pour moi-même
la guerre et sa réalité ont épuisé la vérité
des mots qui ne peuvent les dire
mots mort-nés    désuets et appauvris
mots vacants    impuissants à rendre le moindre souffle
or les mots que vous me demandez ne sont bons qu’à bâtir des fictions
raconter des histoires
or il n’y a pas d’histoire
et je n’ai rien à raconter
il n’y a qu’un peu de souffle
le souffle de la vie    le souffle de la guerre
et si je vous disais
n’aurais-je pas l’impression d’avoir été cambriolée
seule et nue au milieu de ma propre maison
vidée de fond en comble
ma maison qui n’est plus ma maison
mon quartier qui n’est plus mon quartier
ma ville    mon pays
les mots peuvent-ils dire les rafales qui courent
de porche en porche, de fenêtre en fenêtre
il n’y a pas d’histoire
les mots peuvent-ils dire les yeux grands ouverts
d’un enfant éveillé au milieu de la nuit
le silence installé    qui menace et fait peur
le vacarme du tonnerre    qui roule au ras des toits
les jardins saccagés
les rues défoncées    la poussière et la boue
les pylones électriques arrachés
le chemin des écoliers chaque jour réinventé
c’est un jeu et c’est drôle
ça fait rire les enfants
il n’y a pas d’histoire
le tumulte des sirènes qui courbe les passants
les ruptures de courant    le manque d’eau
le pain caché et confisqué
les courses furtives le soir dans les rues calmes et sales où s’entassent les ordures
les mots peuvent-ils le dire
les rêves qui insistent
la voisine de palier dont la porte est désormais fermée
les rires des enfants dans les caves
les naissances    les mariages fêtés dans les garages
le sucre    l’huile    le café    les comprimés qu’on accumule
et les petits échanges et les petits trafics qui mangent les journées
il n’y a pas d’histoire
il n’y a que ces petits voleurs égoïstes que nous sommes devenus    avec
l’avidité    la veulerie et la honte    qui rongent
et qui bivouaquent au plus profond de soi
les mots ne peuvent le dire
et toujours au coin de la rue
le jeune homme encore frêle  plein de morgue
arrogant et armé jusqu’aux dents et qui effraie mon fils    et
que mon fils admire
ces quartiers tour à tour interdits et bouclés
ces trêves imprévues    incomprises et usantes    qui sèment le désarroi
le vertige de l’attente
il n’y a pas d’histoire
et la campagne est proche
la montagne    le ciel où poussent les saisons
et un soleil inchangé au dessus de tout ça.”
Gilles Zaepffel, Nuits guerrières (Saïda, sud-Liban, août 1998).

Et puis parfois, on est fier, ou bêtement réconforté, que le rayonnement d’un musicien vienne éclairer, même faiblement, le désastre du monde. Alors donner à partager quelques mots, redire son admiration.

Le lien est devenu invalide, cette vidéo a été retirée. Au cours de son discours devant le Parlement israélien, Daniel Barenboim estimait que la politique de l’Etat hébreu envers les Palestiniens était en contradiction avec les valeurs humanistes sur lesquelles Israël a été créé en 1948.
“Une situation d’occupation et de contrôle d’un autre peuple peut-elle être en accord avec la déclaration d’indépendance (d’Israël)?”, a-t-il déclaré, en ajoutant : “Existe-t-il une logique à l’indépendance d’un peuple au prix d’atteintes aux droits de l’homme basiques d’un autre peuple?”


[...] Est-il suffisamment d’idées pour que je choississe mon pas final / Assez de pays pour que je dépose les mots sur le trottoir et me retire / Assez de mots pour bâtir des fenêtres qui ne s’ouvrent sur massacre / Suffisamment d’Histoire pour que je retrouve les louanges des peuples anciens ? / Suffisamment d’oubli pour que j’oublie et oublie [...]
Mahmoud Darwich, Au dernier soir sur cette terre (trad. Elias Sanbar).


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Dominique Pifarély Trio / Pierre Baux

Cave dîmière . Argenteuil . Vendredi 16 janvier 2009

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