violoncelliste du métro Jean-Talon

jeantalon

Si l’interrogation la plus ancienne pour ce qui me concerne reste  : pourquoi tu n’es pas musicien  ?, je sais que les termes mêmes peuvent être mis en cause. Si le travail que fait Dominique Pifarély sur la construction de l’improvisation ressemble tant à mes ateliers d’écriture, c’est qu’on n’y préjuge pas d’une qualité, écrivain ou musicien, qui serait un préalable au parcours entamé.

Pourtant, si j’ouvre mes vieux conteurs radoteurs, et principalement ceux dont nous
sommes tous issus, Dickens et Balzac, je sais avec la même certitude qu’une musique aussi est ici. Comme on donne un coup de talon sur le plancher avant de lancer une lecture en public, ceux-là, quand ils content, c’est un orchestre, et aussi ce jeu avec l’instrument qui vous laisse parfois baba et hop, pirouette.

Donc, profondément, et quand bien même je peux passer ces après-midi entières catalysé dans l’écoute des autres, je sais que ma musique c’est celle reçue autrefois des livres – et que ma façon d’être si empêché avec tous les instruments de musique essayés peut cesser si je prends ici les cothurnes du conteur et hop, pirouette.

Pourtant, ce mystère de la musique, qu’il m’apparaisse aussi terriblement total et enviable dès lors que je suis en contact avec un individu qui en participe, et que m’apparaît si mince la frontière, l’arbitraire qui l’a placé sur cette route et moi sur la mienne.

La littérature ne jouerait pas aussi souvent, sinon, des figures de musiciens, compositeurs ou instrumentistes. Et elle ne les traite pas comme les peintres (L’Oeuvre de Zola, Le chef d’oeuvre inconnu de Balzac). Ils sont modestes et silencieux, les instrumentistes, ou obscurs. On a le Gambarra de Balzac et le Thomas Leverkühn du Faustus de Thomas Mann, on a le très bref Violoniste de Grillparzer et les criconvolutions autour de Vinteuil dans Proust. On a, dans la fascination pure, le Rolling Stones une biographie de François Bon, livre dont l’auteur lui-même, une fois entré, n’est plus ressorti.

Ainsi, pour moi, du violoncelliste de Jean-Talon. Je viens à Montréal une fois par semaine, à heure fixe : changement de la ligne orange à la ligne bleue. Il est sous le double escalator, un endroit où ça résonne, un des carrefours principaux de la grande métropole américaine. La première fois avec un petit sourire : à peine s’il jouait, il parlait seul, et faisait beaucoup trop de fausses notes pour son âge vénérable.

Une autre fois, un émerveillement : il en riait de plaisir. Il visait des yeux une femme, un homme, des jeunes qui descendaient face à lui l’escalator, et l’improvisation de faisait sur leur posture, sur leur façon de réagir à l’écoute. Une mini pièce de musique sculptait les anonymes et éphémères passants de la ville (Un éclair puis la nuit…). Alors évidemment la monnaie tombait.

D’autres fois, il est un peu perdu en lui-même, raclant ce qui pourrait ressembler à du Bach, mais pour qui connaît les pièces de Bach, d’étranges boucles rigides qu’il développe en spirales qui vont en simplifiant, réduites peu à peu à une simple translation dans le manche : alors peu lui importe que personne ne le regarde.

Je l’ai vu en colère : il était plutôt debout qu’assis, menaçant les passants de son archet à distance, grommelant sur la dureté de son sort et l’indifférence des gens, qui évidemment passaient non pas effrayés mais comme on se protégerait d’une averse. Alors il se rasseyait, lançait des bordées rageuses qui auraient été comme ces cadences placées dans les symphonies pour démontrer la virtuosité du soliste, et comme personne ne s’en préoccupait, se relevant pour crier après eux.

C’est le violoncelliste de Jean-Talon. De lui je ne sais rien d’autre, sinon qu’il s’agit d’une musique détruite. Reste la beauté du violoncelle, n’importe où, l’instrument de bois anthropomorphe et ce qui en résonne, le lien organique qu’ a le bonhomme a ses courbes et son histoire.

Qu’un musicien à la musique détruite, la musique à la rue, reste totalement musicien, et cela ne serait pas une des figures de ce mystère évoqué plus haut, et qui m’en sépare ?

Ce jour-là, j’ai tenté de lui parler.


contre l’effroi institutionnel : inventer de nouvelles façons ?

indiscipline

Des années que le processus est enclenché : l’argent public pour la culture se fait laborieux, pas de quoi s’étonner. Que la période actuelle nous soit d’un danger jamais encore affronté, certes. Mais où sont les bonnes résolutions affichées en 2003, après le mouvement des intermittents ? Les volontés affirmées de changer la donne, les comportements, les politiques de programmation et de soutien aux artistes ? On ne parle pas ici des volontés politiques nationales ou locales - celles-ci souvent à la traîne de l’industrie désormais, et sans vision, celle-là carrément agressive, destructrice, cynique. On parle bien des comportements institutionnels, jamais remis en cause.

On avait dit, inversons les priorités, budgets de fonctionnement insolents et parts de production artistique indigentes. On avait décidé, des artistes associés, des compagnies en résidence avec de vrais moyens mis à disposition - pas forcément de l’argent -, partout, dans les théâtres, scènes nationales, conventionnées. On avait déclaré, revenons à l’artisanal, écartons-nous des élans plébiscitaires, terrain parfait pour le privé, son industrie et son commerce. Bref, on avait juré qu’on bousculerait tout ça, qu’on inventerait de nouvelles façons, aux côtés des artistes.

Les musiciens associés à une salle ou un théâtre, aujourd’hui, je les compte sur les doigts d’une main. Les petites compagnies survivent dans l’ombre, sous les regards compatissants, par la fidélité de quelques-uns et la ténacité de leurs artistes. Les pratiques un tant soit peu en dehors des modes battent de l’aile, et on entend tous les jours (j’en atteste) l’argument négatif de la fréquentation qui n’est plus à espérer, au lieu d’un avis artistique (plus personne n’aime ces musiques, tu crois, m’a demandé F tout à l’heure : il ne parlait pas du public…).

Bernard Noël : Les années Jack Lang ont produit un phénomène que le goût du vedettariat de leur auteur n’a su ni prévoir ni compenser — à moins, et c’est probable, qu’il n’en ait été le complice. Ces années ont vu un effort sans précédent pour faire connaître l’art contemporain à travers tout le pays, mais cela dans un but où la promotion l’emportait sur la pédagogie des plaisirs de voir. Conséquence, la promotion s’est accompagnée d’une institutionnalisation corruptrice dans la mesure où elle a mis la culture au service du commerce et de l’exclusion. Ainsi a-t-on vu naître un art officiel dont la seule nouveauté est qu’au lieu de reposer comme autrefois sur l’image, il n’a guère valorisé que le “concept”.

Cet appel, la culture en danger, arrive tard, sollicitant l’accompagnement et l’énergie des créateurs dont beaucoup, dans le spectacle vivant, sont aux abois depuis longtemps. Mais enfin, on fait tourner, pour info, et pour réflexion aussi, persuadé qu’on est que tout est à reprendre, et que l’enjeu, plus encore que politique et budgétaire, est idéologique, poétique, philosophique, esthétique, sensible, amoureux, délirant, désirant.

Bernard Noël, toujours : Je n’imagine pas un rôle “idéal” de l’Etat, tout au plus un rôle de régulateur. Auquel cas (et j’espère que c’est en train d’arriver), il accepterait de reconnaître dans le lyrisme, l’Eros, la beauté, etc. les foyers d’énergie nécessaires à la vitalité du social au lieu de les gérer, toujours à retardement, en vue de leur récupération, et donc de leur étouffement.

Et on renverra à ce manifeste qui propose des pistes bien plus en rapport avec notre réalité, artistique, financière, professionnelle, structurelle, dont on retiendra par exemple les passages suivants :

• Militer pour que la politique culturelle se fonde sur la notion de citoyen, plutôt que sur celle de public et que cette politique permette une égalité de droits sur l’ensemble du territoire.

• Exiger la réorientation fondamentale des politiques publiques et des financements des divers partenaires institutionnels vers des dispositifs adaptés aux réalités des structures artistiques et culturelles d’initiative indépendante. Sans cette réorientation, les efforts localisés de réorganisation collective ou de mutualisation des coûts entre structures volontaires se révéleraient vite inopérants. Contribuer au développement des structures d’initiative indépendante et leur accorder une égalité d’écoute et de droit, c’est garantir la variété des propositions et des échanges artistiques.

• Combattre une institutionnalisation démesurée et la prédominance excessive du marché comme uniques décideurs de l’attribution des ressources dédiées à l’art et la culture. Ces deux tendances génèrent des déviances dangereuses et constituent un obstacle au développement dynamique des systèmes culturels.

• Revendiquer l’initiative privée à d’autres fins que lucratives, à travers le développement d’organisations indépendantes relevant d’un « tiers secteur », distinct tant du secteur marchand que du secteur public. Permettre ainsi l’existence d’un troisième pilier indispensable pour garantir l’équilibre du développement artistique et culturel ainsi que la juste répartition des ressources disponibles.

Manifeste de l’UFISC pour une autre économie de l’art et de la culture

La Castration mentale, entretien avec Bernard Noël, sur La République des Lettres.

Et sur publie.net, de Bernard Noël, “À bas l’utile”.

la langue de tous

pont_nbReçu aujourd’hui quelques questions d’un étudiant de Poitiers, à propos de son mémoire de fin d’études. Quelle différence fais-tu, me demande-t-il, entre “être improvisateur” et “improviser” ? Question moins étrange qu’elle ne le semble, tant l’accent est mis, dans le travail que nous faisons au CFMI, sur la conduite d’un discours, et le choix de ses éléments, loin de toute technique permettant simplement de se passer de partitions (codages, consignes…). En tous cas, poser cette question est le signe d’un doute sur les formes possibles du geste improvisé, et l’intuition que la réalité est multiple.

Improviser, c’est, on s’en doute, quelque chose comme “écrire” dans l’instant, sans possibilité de retouche. Etre un improvisateur, c’est, plus précisément, travailler à construire un langage singulier (un style, une syntaxe, un vocabulaire…) qui a la particularité de se donner, de pouvoir être convoqué dans l’instant. Il y a donc une différence, pour moi, entre la simple capacité à s’affranchir de tout texte pré-établi (l’improvisation libre), ou encore  à extrapoler à partir d’un texte lacunaire (une grille d’accords, par exemple), chose qui ne s’opère que dans l’instant (même si on en a travaillé précédemment la technique : l’harmonie, les modes…), et la production d’une langue qui n’appartient qu’à soi, processus qui, lui, exprime dans l’instant un travail de longue haleine, et jamais achevé. Dans le dernier cas, il en va du musicien-improvisateur comme de l’auteur (du compositeur, du peintre…) : il s’agit de travailler sa langue, et le geste instrumental qui la porte. Recommencer, comme le dit Evan Parker, une improvisation à l’endroit où l’on a arrêté la précédente. Ce surgissement de l’instant est donc en même temps intriqué dans un temps infiniment plus long, le travail d’une vie…

Pour prolonger cette idée, cette citation de Bernard Noël :

Chaque poète crée sa langue dans la langue de tous : il travaille donc à partir d’un matériau déjà sensé dont toutes les parties ont des références précises, et ce n’est évidemment pas la nomination qu’il transforme, mais le geste verbal qu’elle contient et qu’elle active entre les bouches, comme entre les bouches et les choses, ce système de relations qu’on appelle la communication. Il faut écouter, dans le bruit aérien des mots, le froissement du geste qui les oriente ou les porte, car ce geste est tout le mouvement du sens.

échos d’impro électro

Au dégel, des échos nous parvinrent à nouveau. Ce furent d’abord ceux, anciens, d’un concert à Poitiers en juin dernier. Romain Constant (du CFMI de Poitiers, que je cite, puisqu’il n’a pas signé sa vidéo…), terminait ainsi la première partie assurée par mes étudiants  :


Puis ceux, comme venus d’un autre monde, envoyés par François Bon.

La basse de FB sera sollicitée, en plus de sa voix, pour un nouveau projet qui prolongera la route entamée avec Tumulte et Peur. On y mêlera textes, électronique, violon, les percussions de Michele Rabbia et les photos de Philippe de Joncckeere.

On y reviendra, avec des extraits du travail en cours.

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