la part des choses

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Pour la nouvelle parution (n° 26) du journal des Allumés du Jazz, Jean Rochard me propose, en revenant sur le disque de Dédales, quelques questions sur la perception, l’écoute et les conditions de réception de la musique, et de mettre ça en relation avec le travail que nous faisons dans cet orchestre. Je reproduis ci-dessous cet entretien, mené par email.

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  • Dédale a créé le labyrinthe pour Minos, mais aussi le fil pour en sortir et même des ailes pour que son fils s’en envole. Ton ensemble s’appelle « Dédales ». La musique est-elle aujourd’hui devenue un labyrinthe similaire à celui de Crête ?

La musique comme lieu d’exploration de notre rapport au monde n’a de labyrinthique, éventuellement, que le chemin personnel qu’on y trace. Mais le labyrinthe, de prison, est aussi devenu un jeu, et chercher son chemin un impératif… Les conditions objectives au milieu desquelles nous tentons de vivre la musique, elles, sont sans doute singulièrement compliquées, mais autant dire : les conditions objectives au milieu desquelles nous tentons de vivre nous sont données en partage, et Dédales se met ici au pluriel.

  • Le rôle de la composition musicale est-il aujourd’hui différent de ce qu’il fut lors des siècles antérieurs ?

Pour moi, il s’agit surtout de mettre en forme, en narration, et d’essayer d’habiter momentanément dans une temporalité particulière : la chanson, la pièce improvisée, le concert, le bal, l’intervention musicale enfin, quel que soit le nom qu’on lui donne. Encore une fois, c’est surtout les conditions de réception qui ont changé, et qui modifient le regard qu’on porte sur la création musicale, qui, elle, ne change pas beaucoup de nature, me semble-t-il.

  • L’invention du concert public payant (XVIIIème siècle) permet à la musique d’investir le champ public et anonyme, en même temps que d’asseoir culturellement la montée d’une couche sociale ayant fortune mais n’appartenant pas à l’aristocratie. L’invention du phonographe fin du XIXème et popularisation début du XXème siècle bouleverse encore la donne. Ces deux facteurs, pour ne citer qu’eux, ont joué un rôle sur la réception bien sûr puis assez vite sur la création musicale elle-même. Comment et pourquoi les conditions de réception ont aussi changé ces dernières années (disons depuis que tu te produis en public) ?

Je crois fermement que le divertissement est aujourd’hui le mode de réception promu par quasiment tous les médiateurs de la musique, industriels bien sûr, mais également institutionnels. Historicisme au lieu d’une libre construction du temps et de la mémoire, désinvolture (plus ou moins) savante à l’égard de la langue, engouement plébiscitaire, de moins en moins de place pour le cheminement intérieur, on est bien loin des formes d’échange qui prévalaient, qu’elles soient dites « populaires » ou pas. Comment et pourquoi n’ont pas grand chose à voir avec l’évolution technique : pas d’autre réponse que politique.

  • Ta façon de penser la musique est-elle significativement perméable à ces changements des conditions de réception ?

Je cite Pierre Alferi : “Entre le renoncement désinvolte des « branchés » et le passéisme oiseux des « stylistes », il y a tout de même assez de place pour travailler.”

  • Le texte a une importance cruciale dans certains de tes projets, est-il un moyen de préciser cet espace-là ?

Sans doute une manière de déplacer la pratique, de viser juste à côté de l’objet attendu, afin d’échapper au trop entendu, mais aussi, et surtout, un moyen d’investir le poétique dans la musique, d’en faire une hésitation prolongée entre le son et le sens (Paul Valéry, à propos du poème), et de faire travailler l’inconscient. Musique et lecture, parmi les expériences fondatrices…

  • Le miracle est-il une notion musicale ?

Heu, je bloque, là… T’en as de bonnes, me parler de miracle… (Dominique, celui qui ne prêche pas).

  • Quittons donc l’inexplicable… Ludwig van Beethoven dit : « Ce qui compte dans l’effort, c’est avant tout l’action, plutôt que le résultat ». Qu’est-ce qui vaut, qu’est-ce qu’on estime, qu’est-ce qu’on partage ?

Entendre l’effort, c’est entendre le mouvement de la pensée, c’est percevoir le déplacement physique, sensible, du discours musical et donc la possibilité de faire le chemin soi-même. Un geste absent, ou désincarné, comme un geste divin, nous laisse impuissants, incapables de former une communauté active. Sans doute un enjeu de la musique aujourd’hui : reconquérir cette capacité à vivre la musique activement, et le partage de l’effort qui la fait naître…

  • A quel moment décides-tu d’écrire ? A quel moment fais-tu confiance à l’improvisé ? Que se passe-t-il dans l’espace intermédiaire ?

Pas d’espace intermédiaire, plutôt deux modes de fabrication, avec recherche d’une continuité du discours. Pas de hiérarchie donc, sinon toute personnelle : l’improvisation, pour moi outil premier, prend plus de place, qu’elle soit concertante ou bien qu’elle garantisse des contours toujours en mouvement. Ou encore qu’elle se suffise à elle-même comme double idéalisé de l’écriture.

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Prochains concerts de Dédales : mercredi 16 juin, Poitiers, vendredi 27 août, Saalfelden.

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dedales_pochetteDOMINIQUE PIFARELY
DÉDALES
Poros éditions acdp 004

Dominique Pifarély (violon), Guillaume Roy (alto), Hélène Labarrière (contrebasse)

Julien Padovani (piano), François Corneloup (sax. baryton), Vincent Boisseau (clarinettes),

Christiane Bopp (trombone), Pascal Gachet (trompette), Eric Groleau (batterie)

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