next blog, Corneloup

 

C’est le début d’une assez longue tournée du groupe Next de François Corneloup, et François blogue aussi.

ce qui nous engage, en une semaine particulière

Après la révolution (10 mars, Saint-Quentin-en-Yvelines) :

C’est une sensation décidément différente, toujours bien présente : ce qu’il y a à donner avec la musique, ces mots dont on a donné des extraits ici-même, confèrent une responsabilité particulière. Ce poids, cette épaisseur nouvelle, est-ce qu’on les entend ? Ou plutôt, est-ce que ça change, non pas mon jeu, mais l’intention musicale, l’expression, le poids que je donne à chaque note ? J’improvise de la même manière que d’habitude, la manière que j’espère être la mienne, mais est-ce que “j’intentionne” mes sons différemment ? C’est un mot que les musiciens utilisent dans le travail, donner de l’intention à la phrase, ou jouer sans intention au contraire. J’improvise. Je suis concentré sur mon discours, j’écoute le discours des autres, je cherche à mêler ma voix à celle des autres, avec ou contre, ou à côté. Quand dans ces autres discours il y a de la signification, du sens explicite, de la langue au moins, concrète ou pas, qu’est-ce que ça change qui va changer l’attaque des sons, leurs durées, leurs intensités, leurs agencements particuliers, leur hauteur ? Et comment choisit-on ? Est-ce qu’on choisit ? Faire entendre certains mots, faire en sorte qu’ils claquent, ou lutter au corps à corps avec certains autres, non pour en dénaturer le sens, mais pour mieux l’embrasser, l’enserrer dans la sensation ?photo-3-1

A la rencontre suivant le concert, Charles Pennequin : “j’ai écris ce texte, nous arrivons après la révolution […] et nous n’avons plus rien dans le ventre, plus rien à dire, après les émeutes de Clichy-sous-bois, pour mettre des mots sur cette révolte qui n’en avait pas…”. Mettre des sons là-dessus, et réaffirmer l’importance de ces sons, non pas des assemblages sonores gratuits, mais bien un discours musical affirmé.

Une musique engagée, je ne sais pas. Mais une musique qui nous engage, oui, fermement.

Dédales (13, 14, 15 mars, Cergy-Pontoise, Paris) :

Comment on avance : se retrouver, après 2 ans d’interruption, et ne pas avoir à remonter les morceaux, mais occuper tout le temps imparti — court, évidemment — à suivre encore les coutures, les lignes de chacun, les renforcer ou en modifier le tracé, retourner le tissu, réajuster, retravailler le drapé d’improvisation.

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Comment on avance : Pascal Gachet (trompette) qui intègre l’orchestre et pose les bonnes questions, comment on joue ceci, et propose, si pas plutôt ça car un son différent…

Comment on avance : Christiane Bopp, sur un chemin personnel en pleine euphorie, qui aiguillonne tout le monde en plein concert.

Comment François Corneloup et Vincent Boisseau, toujours plus attentifs aux détails.

Comment Julien Padovani — en allers-retours entre répèts, concerts et maternité… — en remet de concentration et de détermination.

Comment on avance : présence souveraine d’Hélène Labarrière. Présence de Guillaume Roy, toute de profondeur tranquille. Et engagement immanquable d’Eric Groleau, remettant encore et toujours en jeu timbres, nuances et énergie.

Comment on avance : tout ça possible, tranquillement, par l’énergie intense autant que discrète de Virginie Crouail, qui réinvente chaque jour son métier…

Comment on avance : avancer, chacun, dans ce temps intermédiaire, en faire ce temps continu et strié à la fois, et réussir à faire de tout ça un moment commun.

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Merci à Jacques Pornon (théâtre de St Quentin en Yvelines) pour la confiance renouvelée, à Jean-Joël Le Chapelain (l’Apostrophe de Cergy-Pontoise), pour l’accueil et la mise à disposition de l’outil et de l’équipe technique — en ces temps où ce qui manque, ce sont les lieux et les moyens, cette ouverture d’un théâtre comme lieu et temps de travail est fondamentale, loin des discours convenus.

Dédales, portraits

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Semaine du 9 au 15 mars 2009 :

Après la révolution

S’égarer dans le voisinage, emporter deux trois idées, traverser quelques histoires, en aimer quelques-unes, et quitter toutes les autres, jusqu’à occuper seul le terrain de l’angoisse. Le terrain de sa propre langue où tout est à faire.

Comme souvent, le travail des derniers mois (voire des dernières années) va se précipiter, pour 2 projets, en une petite semaine, accéleration heureuse et agitée d’un tempo qu’on ne maîtrise pas : c’est aujourd’hui, mais qui saurait dire pour demain ?

Bon, d’accord. C’est cette semaine. Reprise donc de “Après la révolution”, créé en novembre dernier à l’Apostrophe de Cergy-Pontoise. Toujours, sur ce chemin texte/musique, tenter de faire entendre des résonnances d’aujourd’hui, résolument. On avait imaginé ce “Peur” avec François Bon, dans l’intimité d’un questionnement du monde tel qu’il semblait s’avancer. On tentait de nouer des fils, autrement, dans l’écriture, l’improvisation, la machinerie électronique de Thierry Balasse.

“On aurait dû plus se méfier : on aurait dû trouver. On s’en serait chargé sur le dos, on aurait emporté ça avec nous pour maintenant. On aurait trouvé la bonne ouverture pour maintenant. Mais on en porte tant, déjà : ils sont voûtés, ceux d’aujourd’hui, ils sont usés, ils ont peur. On n’a pas l’esprit tranquille, à chercher comme on fait : trop d’explosions, trop de fric, trop de ces visages lisses aux télévisions. On pourrait s’en débarrasser comment ? L’histoire commence là : une image devant toi et tu la laves des mains, tu veux la rendre plus nette et précise, tu veux comprendre ce qui se passe, tu veux agrandir les détails et savoir l’autre côté du cadre, le présent qu’on t’a fait tu voudrais déchirer l’image ­ un tissu de papier et on marcherait de l’autre côté, ça y est : on voit quoi alors, dis ce que tu vois ?” (François Bon)

Comme un signe inter-textuel, dont je prends la responsabilité, m’appropriant les mots de 2 auteurs, comme on cite ceux, philosophes, militants, passeurs, rêveurs, travailleurs, travailleurs-rêveurs, chercheurs, soignants, maîtres d’écoles, facteurs, qui nous accompagnent, proches ou lointains, nous continuerons ce travail de tissage :

“C’est là-dedans, dans le milieu de la parole non-parlée et des gestes larvés et des violences télévisuelles et du patronat et de la bêtise comme culture nationale, que je vis. Dans ce trou-là, cette fosse sceptique de tout ce que les humains peuvent faire pour se débarrasser de la pensée. Et notre seul concept sera de tenter malgré tout d’y prendre l’air. Prendre tout. Dire tout et même son contraire. S’égarer dans le voisinage, emporter deux trois idées, traverser quelques histoires, en aimer quelques-unes, et quitter toutes les autres, jusqu’à occuper seul le terrain de l’angoisse. Le terrain de sa propre langue où tout est à faire.” (Charles Pennequin)

Ces dernières phrases valent aussi pour nos trajets musicaux : chacun des membres de ce projet pourra s’y reconnaitre, et en faire entendre quelque chose.

“Après la révolution”, sur des textes de Charles Pennequin, musique de Dominique Pifarély, avec Pierre Baux, François Corneloup, Julien Padovani, Olivier Lété, Eric Groleau. Théâtre de St-Quentin-en -Yvelines, mardi 10 mars, 20h30.

l’ensemble Dédales

Nommer chaque chose à part / est le commencement de tout / mais dire ce qui surgit d’entre elles / toujours neuf / et imprévu / C’est / chaque fois / re-commencer le monde (François Cheng)

C’est ce qu’on voulait essayer, avec cette formation de 9 musiciens : un (petit) monde, et voir ce qui peut surgir d’entre les habitants de ce monde, de couleurs, de discours, de jeu. De jeu (d’espace) entre l’écriture et ce qu’on en fait, à la fois de précision de l’intention et de traduction faite de singularités.

Né à Poitiers en 2004, Dédales n’a eu que peu d’occasions de refaire le monde. Alors ces 3 concerts à venir, on s’en réjouit, vous pensez. On va même enregistrer en public.

L’ensemble Dédales : Dominique Pifarély (comp., violon), Guillaume Roy (alto), Hélène Labarrière (contrebasse), Pascal Gachet (trompette), Christiane Bopp (trombone), Vincent Boisseau (clarinettes), François Corneloup (sax. baryton), Julien Padovani (piano), Eric Groleau (batterie). Le  vendredi 13 mars (20h30) à l’Apostrophe de Cergy-Pontoise,  et les samedi 14 (20h00) et dimanche 15 (17h00) à l’Atelier du Plateau.

le temps qu’il faudra

pensamiento

Le piège, c’est de se perdre en cherchant la bonne distance. On nous l’a tellement rabaché, ce truc, ne pas perdre contact avec la vie, la vraie :  la musique (l’écriture, la peinture, etc…) c’est pas la vraie vie, ça aide seulement les autres à s’évader, ou alors ça produit de la valeur, c’est le terme, et si pas, c’est de la valeur ajoutée qu’on en exige (le lien social…), et ça doit produire, mais ex nihilo, car qui peut penser l’effort nécessaire ? Le piège : se justifier. Pourtant, c’est bien cette injonction qui devient toujours plus insistante au fur et à mesure des démissions successives : démissions financières, esthétiques, politiques, démission du désir.

Nouvelles récentes : à un festival de musique contemporaine, la ville supprime soudain toute aide (le festival avait quitté le giron municipal : envolée, la plus-value culturelle ?). Là, c’est une mairie qui met la main sur l’outil de diffusion pour en faire un simple lieu de réunions, ou y organiser des fêtes (le retour des salles des fêtes en lieu et place des théâtres ?). Encore là : la demande faite à une scène nationale par l’adjointe à la culture d’organiser des “actions festives” dans la rue marchande. Ou bien : telle grande institution de province se désengage du soutien à un diffuseur associatif de jazz/musiques improvisées (combler 50 % du déficit d’un concert qui coûte moins de 2000 €, quel risque, en effet). Exemples banals, liste fastidieuse, chacun peut y rajouter sa moisson personnelle de vulgarité instituée.

Ce n’est pas qu’une histoire d’argent. Ce qui est à l’œuvre n’est pas un simple recadrage comptable. C’est l’allégeance décomplexée faite au règne de la bêtise la plus noire, celle qui tient délibérément à distance toute possibilité de faille dans la carapace qui permet de se livrer au marché, à la régression de toute pensée réellement émancipatrice. Allégeance partagée par la grande majorité de nos équipes politiques : à preuve, les pouvoirs locaux évoqués ci-dessus sont tous… de gauche, supposément. Mais voilà : qui, aujourd’hui, porte un vrai désir d’art, ou même un simple projet culturel qui serait autre chose qu’un adjuvant social, électoral, touristique ou commercial ? Alors comment penser la suite de nos rêves dans le périmètre clos de ces balises culturelles dont ce pays a le secret, et en même temps saturé d’injonctions n’ayant que peu à voir avec la création artistique. Car voilà bien le danger : pas très envie d’être soumis à l’industrie (très présomptueux de notre part, elle nous ignore, évidemment…), ni à un hypothétique marché, mais quand le financement public des lieux de diffusion est en danger, non pas seulement de tarissement (ça, on le sait depuis longtemps), mais de perversion, comment prendre le temps de “tenir le pas gagné” ?

On se retrouve dans la proximité des enseignants, des chercheurs, et de tous ceux qui travaillent modestement à l’enrichissement de notre vision du monde, et on reprend ici  ce texte de Michel Terestchenko :

“Produire du sens, voir le monde sous un autre angle, déplacer les représentations habituelles, suivre des chemins de traverse, cela demande du temps. Le temps de se défaire des regards convenus, seraient-ils philosophiquement ou scientifiquement établis. C’est là une affaire de patience, de longs silences improductifs où rien ne se dégage encore, de sédimentation des idées qui suivent leurs cours et se déposent à notre insu dans un ordre qu’on ne connaît pas d’avance. Combien il est pénible et pourtant nécessaire d’accepter ces périodes de vide où l’on n’a tout simplement rien à dire. Quiconque s’est engagé dans un long travail de recherche, professeur ou étudiant, apprendra bientôt, s’il ne le sait déjà, à quel point c’est là une dure ascèse. L’exercice de la pensée n’est pas une mécanique de production économique du savoir, moins encore bien évidemment une répétition de ce qui a déjà été dit par soi-même ou par d’autres, mais une dynamique paradoxale où il faut d’abord apprendre à se vider. Voir autrement et aller voir ailleurs, se nourrir d’autres regards, des apports éventuellement d’autres champs de la connaissance, voire d’autres cultures – ce qui est plus difficile encore – exige d’abord de chacun qu’il accepte de se perdre, de se rendre en quelque sorte étranger à soi-même et à ses propres acquis : consentement à éprouver l’angoisse de sentir le sol de ses certitudes et de ses préjugés se dérober sous ses pas à laquelle nous conviait par exemple Descartes. Le temps qu’il faudra, et qui sera peut être long. N’est-ce pas ce sentiment d’étrangeté et de doute, d’ouverture en réalité, que nous cherchons à susciter chez les étudiants et que nous voulons leur transmettre, au-delà même de l’acquisition d’un savoir ou d’une compétence, de la préparation à un concours ou à un métier ? Y parvient-on un peu, c’est la plus belle et la moins mesurable de nos réussites. Mais ce que nous cherchons à transmettre, l’angoissante et fructueuse disposition critique à abandonner son point de vue, à prendre la mesure de sa propre ignorance qui n’aboutit tout d’abord à rien mais qui est le condition de tout enrichissement intellectuel, il faut d’abord en faire soi-même l’expérience.”

On essaiera de faire entendre ça, ce temps-là, de faire partager cette expérience.